Le visiteur du couvent
Ecrit par : yehia habachna
Traduit par : kaouther khélil
(La scène présente une chambre haute, une salle de séjour relative à un couvent ou un temple. Une chambre modeste constituée de deux divans en bois, un porte-manteau, des bougies éparpillées ça et là et des livres anciens rangés d’une manière apparente.
On entend le vent, les orages. L’éclair illumine les fenêtres de la chambre, des averses se font entendre alors que l’archevêque met quelques bûches dans la cheminée. On frappe à la porte, l’archevêque prête attention, il avance très lentement pour ouvrir la porte et accueille un visiteur.
L’archevêque : soyez le bienvenu... entrez.
Un jeune homme, à l’âge de trente ans entre, il porte un manteau épais au col élevé.
Le visiteur : il fait chaud et tendre à l’intérieur mais dehors il fait mauvais, il fait très froid…
L’archevêque : il ne fait pas froid à ce point !
Le visiteur : en vérité, c’est une chaleur agréable, très agréable...Je ne me souviens pas l’avoir connue. Je crois qu’il vaut mieux que mon ami attende dehors.
L’archevêque : vous avez un ami en votre compagnie ? Mais je n’ai pas fait attention. Je vais l’inviter à entrer.
L’archevêque s’approche de la porte, le visiteur survient en suppliant.
Le visiteur : non, non monsieur je ne veux pas qu’il entre... lui aussi ne le veut pas.
L’archevêque : ôtez votre manteau et assoyez-vous.
Le visiteur : (contrarié) je ne sais pas monsieur…si je dois vraiment l’ôter ?
L’archevêque : vous ne dites pas qu’il fait chaud ici ?
Le visiteur : oui monsieur, il fait chaud, je crois qu’il fait chaud... mais…mais monsieur…porter un manteau et lever son col de la sorte puis mettre les mains dans les poches me donne confiance… « Mais » comme vous dites il fait chaud ce qui m’excite à l’enlever.
L’archevêque : vous êtes libre de l’ôter ou de le garder… vous êtes libre.
Le visiteur : voilà mon problème monsieur.
L’archevêque : et quel est votre problème !
Le visiteur : mon problème consiste en cette liberté.
L’archevêque : mais vous devez décider mon fils.
Le visiteur : bien, bien (il s’attarde un peu, déboutonne le manteau puis s’abstient.) est-ce que je l’enlève monsieur ?
L’archevêque : oui, enlevez-le et je vais vous aider à le faire.
(L’archevêque avance et aide le visiteur à déboutonner puis enlever son manteau.) Bien, fils, accrochez-le à ce porte-manteau.
Le visiteur : (s’approche du porte-manteau et le regarde longuement puis s’abstient. Il regarde l’archevêque alors qu’il hésite) il ya trois clous monsieur.
L’archevêque : alors accroche ton manteau au plus proche.
Le visiteur : celui-ci est le plus proche, mais pourquoi pas celui du milieu ou l’autre éloigné ? Je peux faire un seul pas et le clou le plus éloigné sera le plus proche.
L’archevêque : vous êtes libre… vous êtes libre…mettez-le là ou vous voulez…
Le visiteur : je vous ai dis monsieur que c’est l’un de mes problèmes.
L’archevêque : et quel est ce problème ?
Le visiteur : le problème est que je suis libre, libre à un degré insupportable, insupportable.
L’archevêque : (sans aucune dureté) alors restez là où vous êtes et accrochez-le au clou le plus proche.
Le visiteur : tous les clous sont proches, tous… (Il s’approche de l’archevêque) vous pouvez croire que j’ai une faible personnalité.
L’archevêque : je ne l’ai pas dit !
Le visiteur : je vous ai dit « vous pouvez croire ».
L’archevêque : je ne suis pas sûr que je puisse le croire.
Le visiteur : en tout cas je le suis parfois mais dans d’autres cas je suis plus fort que d’autres personnes.
L’archevêque : (en riant) bien, maintenant nous allons vous servir quelque chose… nous avons du lait chaud et du thé ? Que désirez-vous ?
Le visiteur : à dire vrai...Croyez-moi...je ne sais pas ce que je désire vraiment…soit...
L’archevêque : désirez-vous vraiment boire quelque chose ?
Le visiteur : désirer vraiment ? Mais je préfère….préfère…
L’archevêque : je vais vous apporter du lait chaud (l’archevêque se lève, il va vers la cheminée et lui verse un verre de lait) et maintenant dites-moi qui vous êtes…puis-je avoir la chance de vous connaître ?
Le visiteur : c’est mon problème aussi.
L’archevêque : (en riant) vous avez trop de problèmes ! Mais je veux avoir la chance de vous connaître.
Le visiteur : je vous ai dis que c’est l’un de mes problèmes.
L’archevêque : vous ne connaissez pas votre nom mon fils ?
Le visiteur : mais je le connais monsieur…Mais le problème est que je ne sais pas qui suis-je.
L’archevêque : vous ne savez pas qui vous êtes ?
Le visiteur : en vérité, je suis venu ici pour que vous m’aidiez à savoir qui je suis.
L’archevêque : je crois que je commence à vous comprendre.
Le visiteur : vous êtes sûr que vous me comprenez monsieur ?!
L’archevêque : (souriant) oui, oui je crois que je vous comprends.
Le visiteur : je ne crois pas que ce soit si facile.
L’archevêque : je sais, je sais…mais dites-moi : est-ce que vous avez déjà essayé ?
Le visiteur : essayer quoi ?
L’archevêque : avez-vous essayé de savoir qui vous êtes ?
Le visiteur : oui, j’ai essayé mais j’ai échoué…j’ai sauté mais je n’ai pas pu regarder en bas.
L’archevêque : que voulez vous dire, vous dites que vous avez sauté, vous pouvez m’expliquer ?
Le visiteur : je vous ai déjà dis monsieur que je suis venu ici pour que vous m’aidiez.
L’archevêque : oui, mais que voulez vous dire par « j’ai sauté sans regarder en bas »
Le visiteur : la tentative de connaitre qui je suis ressemble à celle de vouloir sauter entre deux terrasses.
L’archevêque : c’est merveilleux, et quelle est la distance entre les deux ?
Le visiteur : un peu moins de deux mètres.
L’archevêque : et la hauteur ?
Le visiteur : disons trente mètres.
L’archevêque : alors la tentative n’est pas très difficile.
Le visiteur : elle n’est pas très facile non plus, monsieur.
L’archevêque : comment, n’importe quelle personne peut sauter la distance de moins de deux mètres même si la hauteur est de cent mètres.
Le visiteur : le problème n’est pas de sauter.
L’archevêque : alors quel est le problème ?
Le visiteur : le problème est de regarder en bas à la moitié du chemin pour pouvoir voir ce qui se trouve dans le gouffre…
L’archevêque : le plus difficile est de comprendre le fond de soi-même.
Le visiteur : ce n’est pas ce que je veux dire.
L’archevêque : que voulez-vous dire alors ?
Le visiteur : je veux connaitre mon essence, monsieur.
L’archevêque : aaaah…c’est ce que vous voulez dire ?!
Le visiteur : oui, monsieur.
L’archevêque : vous disiez que vous avez essayé de connaitre ce que vous êtes et qui vous êtes.
Le visiteur : oui monsieur, j’ai essayé mais j’ai échoué.
L’archevêque : pouvez-vous me parler un peu de cette épreuve ?
Le visiteur : vous êtes vraiment à l’écoute ?
L’archevêque : parfaitement !
Le visiteur : avez-vous déjà entendu parler de Rome ?
L’archevêque : oui, oui...qui n’en a pas entendu parler ?
Le visiteur : avez-vous déjà entendu parler d’Athènes ?
L’archevêque : bien sûr, bien sûr..
Le visiteur : je crains que mon ami se soit ennuyé d’attendre.
L’archevêque : j’ai vraiment oublié..mais pourquoi m’empêchez-vous de l’inviter à entrer ? certes, il tremble de froid.( L’archevêque se précipite vers la porte mais le visiteur l’en empêche).
Le visiteur : non, non monsieur..je vous en prie..il ne veux pas entrer..moi non plus..je préfère qu’il n’entre pas..
L’archevêque : comme vous voulez…mais je vous prie de continuer..
Le visiteur : à Athènes…en 157 avant J-C…dans un quartier, un homme épousa une femme et ils eurent quatre enfants…
L’archevêque : bien, et quoi ?
Le visiteur : le troisième enfant.
L’archevêque : qu’a-t-il ?
Le visiteur : ce troisième enfant n’est pas moi.
L’archevêque : sans doute.
Le visiteur : en Chine, dans une ville située au sud de La Chine, en 55 avant J-C..dans une belle maison monsieur… un homme épousa aussi une femme et ils eurent six enfants.
L’archevêque : oui, oui.
Le visiteur : le sixième enfant n’est pas moi, monsieur.
L’archevêque : sans doute.
Le visiteur : on dit monsieur que les chinois comptent 130 millions.
L’archevêque : c’est possible.
Le visiteur : au 18ème siècle...et pendant l’une des guerres de Napoléon…il y avait un grand nombre de soldats français et il y avait au treizième rang un soldat, il n’était pas au milieu mais proche de l’extrémité… il était le troisième homme du côté gauche. Il avait les cheveux noirs foncés et une mèche blonde près de son oreille, ce soldat, monsieur..
L’archevêque : bien..
Le visiteur : ce soldat n’est pas moi.
L’archevêque : je n’ai pas le moindre doute…
Le visiteur : on dit que les habitants du monde à cette époque comptaient deux milliards environ.
L’archevêque : c’est possible…c’est possible.
Le visiteur : en 1940 après J-C dans un quartier de la ville de Damas, nommé la place, une famille habitait le nord du quartier maria son fils à une fille qui habitait un autre quartier, le couple habitait dans la maison du père, c’est une grande maison et ils eut quatre enfants : deux garçons et deux filles, un garçon, une fille, une fille puis un garçon..le dernier garçon, monsieur..
L’archevêque : c’est vous ?
Le visiteur : non monsieur, ce n’est pas moi. Pourriez-vous connaitre le nombre de tous les enfants qui naquirent en 4000 avant J-C ?
L’archevêque : non, non, je ne sais pas !
Le visiteur : voudriez-vous que je continue ?
L’archevêque : oui, continuez !
Le visiteur : dans la ville de Damas, en 1960 existait un quartier nommé : le quartier des immigrés, dans ce quartier même ma famille habitait...mon père et ma mère ne sont pas syriens, ils ont eu quatre enfants, un garçon, une fille, puis deux garçons.
L’archevêque : alors vous êtes l’ainé ?
Le visiteur : non…j’ai oublié, ils étaient en vérité cinq enfants : un garçon, une fille, une fausse couche, enfin deux garçons.
L’archevêque : (riant aux éclats) bien sûr, vous n’êtes pas la fausse couche !
Le visiteur : non monsieur, je ne suis pas la fausse couche, ma mère a évacué le fœtus dans les latrines. C’est ce qu’elle m’a dit, je ne suis pas la fausse couche.
L’archevêque : vous disiez que vous n’êtes pas l’ainé ?
Le visiteur : oui monsieur.
L’archevêque : alors vous êtes le deuxième enfant.
Le visiteur : non monsieur, le deuxième enfant était une fille.
L’archevêque : alors vous êtes le troisième.
Le visiteur : je vous ai déjà dis que le troisième enfant était une fausse couche, ma mère l’a évacué dans les latrines.
L’archevêque : alors vous êtes le quatrième.
Le visiteur : le quatrième enfant c’est moi, monsieur.
L’archevêque : alors vous êtes le quatrième enfant? Vous êtes le bienvenu !
Le visiteur : oui monsieur, je suis le quatrième enfant.
L’archevêque : donc vous savez qui vous êtes.
Le visiteur : non monsieur, je suis venu pour que vous m’aidiez à savoir qui je suis.
L’archevêque : d’après ce que vous avez dis, vous savez qui vous êtes.
Le visiteur : nous avons sauté monsieur, nous avons sauté sans que vous regardiez en bas.
L’archevêque : et vous ? Avez-vous regardé en bas.
Le visiteur : non monsieur, je n’ai pas regardé en bas je suis venu pour que vous m’aidiez à regarder en bas.
L’archevêque : vous n’avez pas regardé...est-ce que vous avez essayé ?
Le visiteur : j’ai essayé… j’ai essayé du bout de l’œil.
L’archevêque : qu’est-ce que vous avez vu ?
Le visiteur : je n’ai vu que des formes vagues, pas très claires.
L’archevêque : mais dites moi, quand avons-nous commencé à sauter ?
Le visiteur : quand je vous ai dis : « ce quatrième enfant. »
L’archevêque : et quand nous avons fini ?
Le visiteur : quand je vous ai dis : « c’est moi. »
L’archevêque : mais c’est un très court instant, mon fils.
Le visiteur : oui, tout a été achevé dans cet instant même…mais vous n’avez pas regardé en bas. Et je crains que mon ami se soit ennuyé d’attendre.
L’archevêque : (fait semblant de ne pas entendre son discours à propos de son ami). Dites-moi mon fils, est-ce que vous croyez en Dieu.
Le visiteur : oui monsieur.
L’archevêque : vous êtes donc croyant ?
Le visiteur : j’ai achevé mon voyage vers la foi, c’est un voyage très pénible, mais…
L’archevêque : mais quoi ?
Le visiteur : il reste un dernier pas.
L’archevêque : que voulez-vous dire ?
Le visiteur : je suis croyant, j’ai achevé mon voyage vers la foi et il reste un dernier pas, le dernier pas monsieur.
L’archevêque : désirez-vous boire quelque chose ?
Le visiteur : ah, ah…en vérité…
L’archevêque : nous ne vous donnerons rien à boire.
Le visiteur : réessayons de sauter pour la deuxième fois !
L’archevêque : comme vous voulez.
Le visiteur : maintenant, nous sommes sur la terrasse.
L’archevêque : bien.
Le visiteur : ce quatrième enfant, pourquoi devrait-il être moi ? Il a été donné la vie, comme des milliers et des millions de personnes. Pourquoi devrais-je être ce quatrième enfant ? Nous sommes dans le vide monsieur, regardez vite, regardez vite, regardez en bas, nous sommes arrivés, nous avons atteint l’autre terrasse.
L’archevêque : et vous, l’avez-vous fait ?
Le visiteur : avec le bout de l’œil, avec le bout de l’œil.
L’archevêque : (silence) bien, vous dites avoir achevé votre voyage vers la foi et que vous êtes croyant.
Le visiteur : il reste un dernier pas.
L’archevêque : alors vous êtes croyant mais il vous reste un dernier pas.
Le visiteur : oui monsieur.
L’archevêque : alors pourquoi ne pas franchir ce pas, ce dernier pas comme vous prétendez.
Le visiteur : j’ai beaucoup essayé monsieur…Mais mon ami…mon ami qui est dehors…
L’archevêque : qu’est-ce qu’il a votre ami ?
Le visiteur : c’est lui qui m’empêche de faire ce dernier pas.
L’archevêque : parlez-moi un peu de votre ami.
Le visiteur : je ne peux pas.
L’archevêque : pourquoi vous ne le pouvez pas ?
Le visiteur : je ne peux pas parler de lui.
L’archevêque : mais pourquoi ?!
Le visiteur : il a une personnalité compliquée, vague…trop compliquée et trop vague.
L’archevêque : et...vous vous discutez beaucoup ?
Le visiteur : non, il nous ne nous discutons point, en plus il a un raisonnement fragile, mais il n’a aucun jugement.
L’archevêque : mais comment vous empêche-t-il de franchir le dernier pas alors qu’il ne possède aucun jugement ?
Le visiteur : il est doté d’une force énorme, force gigantesque…une force indescriptible !
L’archevêque : et comment vous a-t-il permis de faire ce long voyage vers la foi ?
Le visiteur : pendant tout le voyage, il n’a pas intervenu, et il me laissait la liberté de penser... le voyage était difficile et très pénible.
L’archevêque : donc il n’intervient qu’à la fin, au dernier pas.
Le visiteur : oui monsieur.
L’archevêque : je crois que vous êtes venu pour avoir mon aide à franchir le dernier pas.
Le visiteur : absolument !
L’archevêque : je ne vais pas trop insister sur le fait que vous me présentiez votre ami, à moins que vous le désiriez.
Le visiteur : non monsieur, je ne veux pas qu’il entre.
L’archevêque : désiriez-vous vraiment être croyant ?
Le visiteur : complètement, mais je vous envie, du fond du cœur monsieur, et je remercie les circonstances qui n’ont pas favorisé que vous connaissiez une personne pareille.
L’archevêque : (furieux) croyez-vous que si j’ai connu une personne pareille, elle me détournerait de ma foi !
Le visiteur : je m’excuse monsieur mais je n’ai pas voulu vous énerver !
L’archevêque : mais le croyez-vous ?
Le visiteur : je ne suis pas sûr monsieur.
L’archevêque : (se calme) bien, bien, vous dites avoir un sincère désir d’être croyant, mais de quoi avez-vous peur ?
Le visiteur : je ne sais pas...mais je sens que je ne suis pas seul.
L’archevêque : et qui croyez-vous être en votre compagnie.
Le visiteur : je ne peux pas le définir...il me semble...qu’il ya d’autres êtres invisibles.
L’archevêque : et cela vous fait peur ?
Le visiteur : je ne suis pas sûr si ces êtres sont bons ou méchants.
L’archevêque : ne croyez-vous pas que ce sont des chimères ?
Le visiteur : je crois que mon ami ait une relation avec ces chimères, si elles le sont vraiment.
L’archevêque : bon, vous allez rester chez nous dans cette chambre pendant trente jours…je vais vous visiter d’un temps à l’autre et on va vous apporter à boire et à manger dans des heures fixes. Vous devez franchir ce pas.
Le visiteur : voilà pourquoi je suis venu.
L’archevêque : vous devez franchir ce pas, s’il ne vous reste qu’un bien que je pense que vous soyez en mi-chemin ou peut-être que vous n’avez pas encore commencé..
Le visiteur : je vous prie monsieur de me croire, j’ai parcouru tout le chemin vers la foi, celle qui a envahi mon être, mon cœur et ma raison…mais il me reste un seul pas.
L’archevêque : alors vous devez franchir ce pas.
Le visiteur : mais croyez-vous qu’une solitude qui durera trente jours m’aidera à franchir ce pas ?
L’archevêque : je ne crois pas qu’elle soit suffisante, si vous désiriez rester pendant deux ans ou plus..je crois que cela vous aidera à franchir le dernier pas que vous prétendez..
Le visiteur : dans deux ans ou plus, mon ami….
L’archevêque : ne me parlez pas de votre ami !
Le visiteur : je m’excuse monsieur mais je voulais dire..
L’archevêque : ne parlez plus de votre ami parce que vous allez l’oublier, oui, oui, vous l’oublierez… il sera effacé totalement de votre mémoire.
Le visiteur : mais il restera vivant même si j’arrive à l’oublier.
L’archevêque : peu importe s’il reste vivant, il faut que vous l’oubliez, c’est ce qui importe.
Le visiteur : je ne peux pas l’oublier.
L’archevêque : (avance vers la fenêtre et regarde en fixant les yeux sur quelque chose) on verra, on verra...voilà une ombre qui bouge dans le noir, c’est votre ami sans doute, mais je n’arrive pas à identifier ni sa forme ni ses traits mais c’est lui certainement.
Le visiteur : (avance de la fenêtre et regarde fixement) oui, c’est lui monsieur ! oui je peux le reconnaitre par sa manière de marcher même dans le noir..il parait moins grand et moins gros, mais c’est lui..sa forme a un peu diminué…peut-être parce que nous le voyons d’en haut…mais c’est lui…c’est lui sans doute..
L’archevêque : je ne sais pas pourquoi…j’eus cette idée soudain, l’idée de le tuer, de le poignarder et de l’écraser.
Le visiteur : vous devez le tuer monsieur..vous devez l’étrangler, le poignarder..vous devez demeurer ARCHEVËQUE..
L’archevêque : que voulez-vous dire ?
Le visiteur : puisque vous l’avez vu, vous ne connaitrez jamais la paix, si vous ne mettiez pas fin à sa vie, il troublera la vôtre et peut-être vous obligera-t-il à quitter le couvent…tuez-le monsieur..vous devez le tuer pour votre bien et pour le mien.
L’archevêque : il faut le tuer, il faut le tuer, maintenant..à cet instant même.
Le visiteur : ne perdez pas votre temps.
L’archevêque : voulez-vous vraiment que je le tue ?
Le visiteur : oui, oui, comme ça je pourrai avoir une vie pareille à la vôtre, la sérénité envahira mon être pour le reste de mes jours, j’appartiendrai à votre communauté et je ne serai différent de vous en quoi que ce soit.
L’archevêque : alors prêtez-moi secours !
Le visiteur : je ne peux pas, croyez-moi, si j’aurais pu je l’aurais fait depuis longtemps.
L’archevêque : je vais descendre tout seul, je le tuerai, je le tuerai..à cet instant même. (il sort…)
Fin du premier acte
Rideau
Le deuxième et dernier acte
La scène est éclairée, le jeune visiteur attend. Il se frotte furieusement les mains. L’archevêque entre, il porte un cadavre sur les épaules et le jette par terre tandis qu’une tempête souffle dehors.
L’archevêque : n’est-ce pas votre ami, ouvrez bien les yeux..n’est-ce pas votre ami ?
Le visiteur : ( il s’approche du cadavre et l’examine minutieusement) ses traits ont changé, monsieur…ils sont vagues, incompréhensibles, sa forme a rétréci, il était plus grand, plus gros mais c’est certainement lui, je peux le distinguer parmi des milliers…c’est lui.
L’archevêque : je l’ai étouffé de mes propres mains, ce n’est qu’un cadavre.(il rit aux éclats)
Le visiteur : ( s’approche de nouveau du cadavre et regarde fixement) mais ce n’est pas un cadavre, sa poitrine s’élève et s’abaisse, il respire…
L’archevêque : ( lève la main du cadavre et prend le pouls) il n’ya aucune pulsation, c’est un cadavre, il est mort, je l’ai tué avec mes propres mains..il est mort..
Le visiteur : ( prend le pouls et lève la tête vers l’archevêque) mais son pouls est régulier..
L’archevêque : je vous ai dit l’avoir tué, regardez les traces de mes ongles sur son cou..
Le visiteur : il n’y a aucune trace, regardez-le bien, il sourit, il sourit..
L’archevêque : (furieux) ou vous avouez qu’il est mort ou vous quittez le couvent à l’instant même.
Le visiteur : comme vous voulez monsieur, je vais quitter le couvent.
L’archevêque : mais vous allez porter votre ami et le jeter dans la rivière.
Le visiteur : je ne crois pas qu’il veut quitter le couvent en ce moment.
L’archevêque : alors, vous vous êtes libéré de son amitié ?
Le visiteur : non monsieur.
L’archevêque : comment ! vous allez partir et puisqu’il va rester, vous allez partir seul et peut-être que vous pourriez franchir le dernier pas vers la foi.
Le visiteur : non monsieur, puisqu’il attend encore en dehors du couvent.
L’archevêque : alors qui est celui là ?
Le visiteur : c’est lui monsieur.
L’archevêque : je ne comprends pas.
Le visiteur : je m’excuse monsieur (il s’apprête à partir) je vais partir..
L’archevêque : (d’un ton aigu) arrêtez-vous, arrêtez-vous, écoutez, écoutez..(il se calme) écoutez mon fils, je suis sûr, je suis sûr que c’est un cadavre et je vais l’enterrer moi-même ici, dans le jardin du couvent.
Le visiteur : il quittera sa tombe, monsieur.
L’archevêque : alors je vais le brûler, je vais brûler le cadavre. (il avance, porte le cadavre et sort tandis que le visiteur le regarde par la fenêtre). ( rythmes étranges, bruits de vent et d’orages et la voix de l’archevêque pénètre par l’extérieur) regardez, n’est-ce pas du bois ?
Le visiteur : c’est du bois, monsieur.
L’archevêque : c’est de l’essence ?
Le visiteur : oui, je suis sûr monsieur, c’est de l’essence
L’archevêque : et votre ami, où est-il maintenant ?
Le visiteur : étalé sur les bûches.
L’archevêque : que vais-je faire maintenant ?
Le visiteur : vous allumez le feu.
L’archevêque : que se passe-t-il à votre ami ?
Le visiteur : je crois qu’il commence à brûler, il commence à brûler monsieur, il brûle..(silence) ( on entend le feu dévorant la bûche) (le visiteur s’effarouche et s’éloigne de la fenêtre effrayé) (obscurité partielle. lumière, un moment passé)..
.
L’archevêque : regardez, regardez, n’est-ce pas de la cendre ?
Le visiteur : c’est de la terre…
L’archevêque : et votre ami, où est-il ?
Le visiteur : ( il fait signe par la fenêtre) le voilà monsieur..
L’archevêque : le voyez-vous ?
Le visiteur : oui, c’est lui, il n’a pas changé, il n’a pas brûlé..
L’archevêque : (il crie) alors quittez ce couvent maintenant.
Le visiteur : oui, je pars monsieur (il s’apprête à sortir)
L’archevêque : attendez, attendez..
Le visiteur : j’attends monsieur…
(rythmes forts, bruit de vent, l’archevêque entre)
L’archevêque : je suis sûr monsieur, qu’il a brûlé, je suis sûr, entendez-vous? Il a brûlé, je suis sûr.
Le visiteur : il vaut mieux que vous soyez sûr, cela procure sérénité et paix, monsieur..
L’archevêque : je peux comprendre que vous ne l’êtes pas ?
Le visiteur : vous m’embarrassez monsieur.(silence) (musique)
L’archevêque : voudriez-vous encore franchir le dernier pas vers la foi ?
Le visiteur : absolument monsieur..
L’archevêque : et..Voudriez-vous vraiment rester chez nous ?
Le visiteur : absolument..je suis venu pour cela.
L’archevêque : bien, je vais vous montrer votre chambre, là où vous resterez seul pendant un mois après lequel vous vivrez comme nous et vous prierez à notre manière. Dans un an ou deux ou plus vous verrez que vous avez franchi le pas vers la foi.
Le visiteur : mais pourriez-vous me dire comment vous avez franchi, vous, ce dernier pas monsieur ?
L’archevêque : en ce qui me concerne, il n’y avait ni premier ni dernier pas..pendant que je parcourais les rues de la ville..peut-être à l’âge de vingt-deux ans..à un instant précis, je me suis arrêté au milieu de la rue et je me suis interrogé : « mais qu’est-ce que je fais de ma vie et va-t-elle se poursuivre de la sorte ?» c’est comme ça que j’ai pris le chemin du couvent.
Le visiteur : pourriez-vous me parler de ce moment très dense, ce moment extrême, celui de la foi dans son apogée ?
L’archevêque : puisque vous ne l’avez pas expérimentée..il m’est impossible de vous la décrire…il m’est impossible de l’exprimer..mais on peut dire que c’est l’extase qui vous envahit tout le long de votre vie..on peut dire que c’est une joie céleste, un bonheur que les humains ne connaissent point..on peut dire que c’est le rayonnement intérieur qui remplit toute votre existence et vous secoue.
Le visiteur : vous ne sentez pas à ce moment l’unité de l’univers ? que tout est beau, magnifique et tolérable ? vous ne sentez pas à ce moment la beauté du mal ? Que tous les maux, les désastres, les guerres, tuer des innocents, sont des choses auxquelles on ne doit s’opposer ? Vous n’arrivez pas à concevoir le bien absolu et le mal absolu, vous ne sentez pas que la raison ne doit nullement intervenir, vous ne sentez pas à ce moment que vous êtes DIEU…je m’excuse, je m’excuse monsieur, je ne veux pas dire cela, je veux dire…vous ne sentez pas à ce moment l’union avec Dieu ?
L’archevêque : (étonné, douteux) avez-vous expérimenté ce moment ?!
Le visiteur : oui, monsieur.
L’archevêque : mais vous dites que vous n’avez pas encore franchi le dernier pas !
Le visiteur : oui monsieur, je ne l’ai pas encore franchi, c’est pour cela que je suis venu, pour que vous m’aidiez.
L’archevêque : mais ce moment de l’union avec Dieu, n’est connu que par les saints et les ascètes !
Le visiteur : êtes-vous sûr monsieur que ce ne soit pas une fausse union ?
L’archevêque : une fausse union ! alors comment se fait une véritable union ?
Le visiteur : c’est ce que je vais savoir après avoir franchi le dernier pas.
L’archevêque : et pourquoi ne pas le franchir ?
Le visiteur : je vous ai dit que mon ami m’en empêche.
L’archevêque : alors vous ne le franchirez jamais, et ne rêvez pas de le franchir un jour.
Le visiteur : vous me désespérez !
L’archevêque : (soudain) c’est le diable ! C’est le diable ! Oui, oui, je le connais maintenant, je le connais maintenant..le diable..
Le visiteur : je ne crois que ce soit le diable.
L’archevêque : vous avez la preuve de ce que vous dites ?
Le visiteur : oui.
L’archevêque : laquelle ?
Le visiteur : j’ai la forte intuition que mon ami cessera de me résister, il cessera enfin de me résister.
L’archevêque : vous croyez qu’il va perdre ses forces ?
Le visiteur : non monsieur, il gardera toutes ses forces...mais il cessera de me résister...par contre, il me prendra par la main et m’aidera à franchir le dernier pas…oui, il doit partager avec moi ce sentiment, celui de l’union avec Dieu…nous devons nous unir, nous devons collaborer ensemble, la véritable union avec Dieu, c’est notre union tous les deux et le partage de ce moment, voilà la véritable union avec Dieu.
L’archevêque : et..vous êtes sûr que votre ami cèdera à son ancien avis ?
Le visiteur : cet avis n’est pas ancien, monsieur.
L’archevêque : je veux dire son présent avis.
Le visiteur : je ne suis pas sûr.
L’archevêque : alors qu’allez-vous faire ?
Le visiteur : je vais quitter le couvent.
L’archevêque : quand ?
Le visiteur : dans un an peut-être, je ne sais pas, mais je ne vais pas rester ici.
L’archevêque : et que ferez-vous après ?
Le visiteur : je ne sais pas, je ne peux pas me suicider.
L’archevêque : alors que ferez-vous donc ?
Le visiteur : je vais chercher une femme qui m’aime et que j’aime…et nous essayerons d’avoir des enfants.
L’archevêque : est-ce la solution ?
Le visiteur : je ne peux pas me suicider, monsieur.
L’archevêque : et s’il s’avère que ce n’est pas la bonne solution.
Le visiteur : je retournerai au couvent peut-être..
L’archevêque : à ce même couvent ?
Le visiteur : non, monsieur.
L’archevêque : lequel alors ?
Le visiteur : je ne sais pas.
L’archevêque : et si votre ami ne cessera de vous résister ?
Le visiteur : je quitterai le couvent dans tous les cas ?
L’archevêque : et après ?
Le visiteur : j’irai d’un temple à l’autre, du couvent à la mosquée…
L’archevêque : et après ?
Le visiteur : je ne suis pas éternel, monsieur…
Je ne suis pas éternel.
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