Aux pieds du Panthéon
Par : Saïd Chlih
Par : Saïd Chlih
C’était un dimanche automnal. Je venais de prendre mon déjeuner en compagnie de mon ami Pierre Javert. Nous longions la Seine. Tout à coup, Pierre s’arrêta et me demanda de l’accompagner au cimetière du Père-Lachaise. Là où reposait l’âme de son père. Ce cimetière est un monument historique qui abrite les restes de plusieurs célébrités. Nous nous y rendîmes tout de suite.
Pierre retrouva aisément la tombe de M. Javert et s’y recueillit. Quant à moi, j’aperçus un tombeau isolé qui attira vite mon attention par son épitaphe inédite. Y furent gravés ces vers :
Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,
Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange;
La chose simplement d'elle-même arriva,
Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va.
Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange;
La chose simplement d'elle-même arriva,
Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va.
Ce sont des vers que j’ai lus quelque part, me dis-je. Mais où, bon sang ? Ah ! J’y suis.
Après avoir pris congé de Pierre, je me dirigeai vers le Panthéon de Paris. Les fameux vers restèrent
collés à ma langue. Alors que je les déclamais, j’entendis une voix étrange qui surgît de nulle part. Elle
m’interpela pour me donner rendez-vous à cinq heures tapantes au célèbre Café « Plume d’Oie » qui réunit, à Montparnasse, l’élite des plumes parisiennes de tous les temps. Vous pourriez y rencontrer Molière, Racine, De Gaulle, Prévert et j’en pass.
Fut-ce un guet - apens ou une blague de mauvais goût ? Aucune idée. Une peur bleue enveloppa mon corps de la tête à l’orteil. Je ne savais pas quoi faire. Je me tournai à droite. Puis, à gauche. L’allée était déserte. Pas âme qui vive. Je pressai le pas sans courir. Je parvins nolens volens à regagner mon petit hôtel à la rue Vaugirard à bord d’un carrosse que j’eus de la peine à trouver. Le visage du voiturier m’était familier.
Après un léger somme d’un quart d’heure, je pris la route pour Montparnasse, ne fût-ce que pour surmonter ma peur et satisfaire ma curiosité. Une fois au Café, je demandai au serveur de m’apporter un café au lait. J’ouvris un recueil de poèmes et commençai à lire. Soudain, un carrosse semblable à celui que je pris quelques heures auparavant, s’arrêta. Un gentilhomme octogénaire, à l’échine un peu courbée, descendit lentement avec l’aide du voiturier. Son chapeau melon faillit glisser sous les roues. Le voiturier l’attrapa in extremis. Cet homme respectable que le voiturier Jean appela Victor, portait de beaux habits d’un autre temps. Je ne les avais jamais vus auparavant. Si, au cinéma peut-être. Jean se mit à table pour lui tenir compagnie. A les voir causer de la sorte, je conclus qu’ils étaient parents ou amis.
Jean me reconnut. Il vint me saluer et me demanda si je voulais bien me joindre à eux. J’acquiesçai de la tête et l’accompagnai. Curieusement, le visage barbu de Victor ne me fut pas non plus étranger. Je le vis quelque part. J’en fus sûr.
Ils me mirent à l’aise. Victor appela le voiturier de tous les noms. Tantôt M. Madeleine, tantôt M. Champmathieu et souvent Jean. Avec sa grande courtoisie, il s’enquit de son état de santé et du niveau de son apprentissage de la lecture et de l’écriture. Tout allait bien, lui confia Jean. Victor fut rassuré. Moi aussi.
Jean délia sa langue et nous raconta brièvement les péripéties de sa vie depuis le jour où il perdit son père jusqu’à sa sortie miraculeuse du bagne et son histoire avec Cosette.
Dans la foulée de la conversation que nous tînmes, Victor évoqua son séjour à Guernesey, cette île qui domine la Manche au large des côtes françaises, où il renoua avec sa passion la plus chère, l’écriture. Sans que je m’en rendisse compte, je récitai deux vers que j’aimais beaucoup :
Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,
Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs.
Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs.
Ahuri, Victor se tourna vers moi et enchaîna :
Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,
Il faut que la bonté soit au fond de nos rires ;
Qu’être bon, c’est bon vivre, et que l’adversité
Peut tout chasser d’une âme, excepté la bonté ...
Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,
Il faut que la bonté soit au fond de nos rires ;
Qu’être bon, c’est bon vivre, et que l’adversité
Peut tout chasser d’une âme, excepté la bonté ...
Bouche bée, je ne pouvais dire un mot. Victor me demanda en toute humilité :
- Vous aimez les Contemplations. N’est-ce pas ?
- Vous devez être le grand Victor Hugo, m’exclamai-je.
- C’est donc vous que je devais rencontrer ici à cinq heures. Drôle de coïncidence ! Maintenant que vous me connaissez, j’estime que mon ami Jean Valjean vous rappelle certainement quelque chose.
- Et comment ? Répondis-je, tout ému.
Il cligna des yeux et sourit tandis qu’une petite larme humecta sa barbe blanche.
Victor Hugo renaquit-il, ainsi, de ses cendres au Panthéon et vint me joindre au Café « Plume d’Oie ». Moi, l’enfant du Sud, l’arrière petit fils d’Al Mutanabbi. Je n’en reviens toujours pas !
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